D’accord ! acquiesça le chat et cette fois il disparut très lentement, à commencer par sa queue et pour terminer par son sourire qui flotta tout seul après que tout le reste eut disparu.

« Eh bien. J’ai déjà vu des chats sans sourire, pensa Alice, mais un sourire sans chat est la chose la plus étrange que j’aie jamais contemplée ! ».

Lewis Caroll, Alice au pays des merveilles.

MOMENT DE SOLITUDE_recadrée

Août 2018. L’ancienne photographe de guerre avait remisé ses vieux Nikon au placard depuis longtemps. Et pourtant, à 82 ans, elle n’avait rien perdu de l’acuité de son regard et il lui arrivait parfois d’appuyer mentalement sur le déclencheur au hasard de ses promenades. Comme justement ce jour-là : alors qu’elle se rendait à pied au théâtre antique pour une rétrospective de l’ensemble de son œuvre, elle se trouva soudain chahutée par un groupe de gens excités qui faisaient des selfies avec des soldats romains. Elle reconnut aussitôt l’une de ces reconstitutions historiques aussi incontournables que déprimantes que l’office de tourisme inscrivait régulièrement dans sa programmation estivale.

A y regarder de plus près, il y avait cependant là de quoi faire une composition des plus académiques : alignement impeccable des bras et des boucliers dans l’angle inférieur droit de la photo et, dans le tiers gauche, deux triangles imbriqués, le premier formé par les casques des légionnaires, et le second, un delta de bronze encadrant le visage délicat d’un très jeune homme.

Elle le regarde sur la photo : la joyeuse agitation des figurants ne semble pas le concerner. Figé dans la posture de l’élève appliqué qui a bien répété, il attend avec résignation le signal du début de la représentation. Une pâleur mélancolique, une moue boudeuse, le léger duvet sur sa lèvre supérieure trahissent la fin d’une adolescence sans histoires. Un homme à gauche derrière lui – elle pense : son père ? – affiche un sourire satisfait et suffisant. Au fond à droite – sa mère ? – semble beaucoup s’amuser, drapée dans son péplum bleu et blanc. Et lui, lesté de sa cotte de mailles, avec son casque un peu trop grand qui lui tombe sur le nez, leur tourne le dos.

Lui ne la voit pas. Ses yeux noirs se perdent vers un point mystérieux derrière elle, légèrement sur sa droite : elle qui pourtant avait appris, lors de ses reportages sur les terrains de conflits, à s’effacer derrière son objectif pour mieux capter le destin des gens, ne s’était jamais habituée à cette sorte de transparence au regard des autres qui survient avec la vieillesse.

Insidieusement un silence s’installe, le cadrage trop formaté se met à dérailler : actionné par un curseur invisible, l’arrière-plan commence à s’estomper progressivement pour ne laisser finalement subsister que ce regard absent qui vient de l’intérieur. Un regard sans visage qui lui en rappelle d’autres, croisés au bout du monde, l’enfant-soldat du Sahara occidental, la jeune gardienne de la révolution à Téhéran, la fillette du Nicaragua debout sur un tank … figurants du théâtre de la guerre, enrôlés malgré eux dans une pièce dont ils ne maîtrisent pas les codes. Sa mémoire ne les a jamais trahis, elle les rejoint à présent, son cœur se penche sur le murmure d’un corps prostré, gazouillis sanguinolent à peine audible de l’enfant de toutes les guerres, qui pleure en même temps sa mère et la promesse perdue de l’amour.

Un volet claque sur une façade. Elle accueille avec soulagement le mistral compatissant qui dissout les brumes du passé et balaie ses fantômes. Le champ s’élargit, les couleurs retrouvent leur saturation naturelle, le tableau se met à bouger et les personnages y reprennent un à un leur place dans un bourdonnement de conversations. La photo est désormais fixée dans son état définitif et le simulacre de l’histoire peut recommencer.

Et voilà notre jeune homme tétanisé par l’idée que la fille avec qui il a matché hier soir sur Tinder apparaisse parmi les spectateurs et le reconnaisse dans cette posture ridicule. Au moment précis où il se rend compte qu’il a commis l’erreur de lui envoyer sa photo, la longue et déchirante vibration de la tuba sonne le départ. La legio VI Ferrata se met en formation de combat et s’ébranle sous les applaudissements enthousiastes de la foule, emportant dans son pas cadencé les émois de l’adolescent.

La vieille dame reprit pensivement son trajet  en direction du théâtre. Elle serait sans doute en retard pour la dédicace de l’ouvrage censé couronner sa carrière, qui venait tout juste de sortir.

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