La fabrique de l’image

En juin 2019, la section photo du centre social de Quetigny a été sollicitée par la municipalité pour participer à une semaine de sensibilisation et de lutte contre les violences conjugales. Il était prévu d’afficher les photos sur les vitrines des commerçants et sur les 17 panneaux déroulants répartis dans l’espace public.

Se voir proposer un espace d’exposition à l’échelle de toute une ville représente une opportunité à la fois inestimable et risquée pour une photographe. Redoutant que la confrontation d’une approche à la fois artistique et militante avec les outils des publicitaires promette une aventure pour le moins périlleuse, je décidai néanmoins que l’enjeu méritait de relever le défi.

Ne pas verser dans l’hyperréalisme factice des hématomes, cicatrices et autres ecchymoses, exposés ad nauseam sur le net, était une évidence. Cet étalage d’accessoires pour Halloween me paraissait aussi bien inopérant que cruel pour les victimes. Produire des images fortes tout en trouvant le ton juste devait donc passer par la mobilisation de l’imaginaire.

Le symbole du « cadenas d’amour » s’est imposé comme première hypothèse de travail. Il évoque pour moi la double EMPRISE liée au conjoint violent, celle qu’il exerce sur la femme qu’il dit aimer, et celle d’un modèle de virilité héroïque, encore largement diffusé par le battage médiatico-commercial, auquel il tente plus ou moins consciemment de se conformer. J’ai voulu que ces cadenas soient accrochés sur un support-bijou, illusion entretenue de l’amour partagé et de l’espoir de rémission de la violence. Et pour représenter la victime, quoi de plus évident que le buste de couture, femme-tronc sans visage, qui pourrait être une amie, une sœur, une voisine ? Le hasard et les opportunités ont fait le reste : un reflet de rapace derrière un store, deux corbeaux de bois noir (1) qui peuplaient les étagères de ma bibliothèque, et un cœur-cadenas, dont la clé est inaccessible, tatoué dans le dos.

A partir de cette idée de départ, toute une chaîne symbolique s’est enclenchée : l’échec, avec l’indifférence des pions par rapport au drame qui se joue au premier plan, le cri de la femme bafouée (2) qui cherche une issue à son univers carcéral vers une lucarne (3) ouverte sur un ciel « … par-dessus le toit, si bleu, si calme !… ».

Après des semaines de recherches scénographiques, de cadrages minutieux et de réglages de température de couleur, cinq photos étaient enfin prêtes à soutenir les regards. A dire vrai, je n’étais pas fâchée que mes deux magnifiques corbeaux réintègrent enfin leurs pénates, et surtout, leur statut initial de volatiles débonnaires, gloutons et cancaniers …

A toutes celles qui n’ont pas cette chance de pouvoir simplement refermer la parenthèse.

CADENAS D'AMOUR avec RAPACE
CADENAS D'AMOUR avec CORBEAU
COEUR TATOUÉ
ÉCHEC
collection Lambert AVIGNON_26ter2
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                            1.  Ibride Design d’Auteur
                            2. © Musée Pierre Merlier
                            3. oculus zénithal de l’atrium de la Collection Lambert en Avignon

De la photo à l’affiche in situ (Ville de Quetigny, du 25 novembre au 6 décembre 2019)

Une fois revisitées par les codes de la communication, « chartées » avec les différents logos, agrandies et imprimées, mes photos, et celles des autres photographes et associations partenaires de l’évènement, entamaient une nouvelle vie. Sorties du support intime et confortablement rétroéclairé des écrans, jetées en pâture aux automobilistes et aux consommateurs fébriles ou otages du Black Friday, elles étaient censées s’imposer entre les multiples sollicitations de l’espace public et des galeries marchandes.

Bien qu’en ayant accepté d’avance le principe, je ne suis pas sûre que ces conditions de présentation aient favorisé la prise de conscience escomptée par les initiateurs de l’évènement. Empêchée pendant la campagne d’affichage, je n’ai pu ressentir les choses par moi-même, aussi je tiens à remercier chaleureusement Dom, Jean, François, Lem, Denis, le « groupe du mercredi », ainsi que Michel J. et Sabine, qui m’ont accompagnée de leur regard bienveillant et constructif, ou qui ont réalisé les photos de ce reportage.

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