
Du plus loin qu’il se souvienne, Legendre n’avait eu qu’une fois dans sa vie l’occasion de connaître le luxe d’une piscine à débordement. Lors d’un voyage à Marrakech avec ses parents, l’agence avait perdu leur réservation et en guise de compensation, leur avait attribué dans l’urgence un hôtel surclassé. Toute la famille avait abondamment profité de la situation avec le frisson de jouissance interdite de ceux qui ont gagné au loto.
Sa rencontre avec celle située au cœur de la vieille ville de N … devait tout autant au hasard. Il se rendait quelques jours par mois dans cette ville pour des réunions professionnelles et, lassé des chaînes premier prix coincées entre une voie rapide et une zone commerciale, il se décida un jour à explorer une adresse dont il avait entendu parler pendant la pause. Installée dans une petite cour, la piscine donnait d’un côté sur la façade arrière de l’hôtel, et de l’autre, sur un passage public à demi-couvert par des arcades. Fermé la nuit par des grilles, le passage était heureusement peu fréquenté la journée. Le mois suivant, il y faisait ses premières brasses avec la sensation d’un paradis originel miraculeusement retrouvé.
Le soir après les réunions, les collègues se rejoignaient souvent dans une pizzéria pour le diner. Les conversations tournaient invariablement autour du travail, puis, au fur et à mesure de l’avancée de la soirée et du relâchement de la tension, le petit jeu des rapports de séduction papillonnait de l’un à l’autre. Legendre, quant à lui, n’avait qu’une hâte, retrouver son hôtel et surtout sa piscine. Depuis le divorce, il ressentait de plus en plus souvent le besoin de faire le vide. Nager jusqu’à perdre la sensation de son corps dans une fatigue salvatrice. Un jour qu’il reprenait son souffle, appuyé sur le rebord de la piscine, pour la première fois il le vit.
Figée dans le décor d’ombres des piliers du passage couvert, aussi immobile qu’une peinture murale, une silhouette sombre et longiligne se tenait appuyée contre le mur. Un léger trouble effleura Legendre, mais il retourna dans l’eau et recommença à faire ses longueurs avec un acharnement méthodique. La nuit passa sur lui, comme toujours après l’effort physique, dans un sommeil opaque et sans rêves.
La séance du lendemain fut plus dense que d’habitude mais il avait du mal à se concentrer. Les schémas organisationnels des macro-organigrammes, sujet RH du jour, lui semblaient vides de sens ou plutôt, remplis d’un vide traversé de temps à autre par des ombres fragiles. De retour à l’hôtel, à peine descendu à la piscine, le drap de bain encore sur l’épaule, son premier regard fut pour constater avec soulagement que le passage était désert. Il s’en voulut aussitôt d’accorder une telle attention à la vision fugitive de la veille et plongea sans plus tarder dans le bassin.
Quelques heures plus tard il nageait toujours, comme un automate en fin de course dont les mouvements saccadés se faisaient de plus en plus lents. Autour de lui dans l’eau noire et visqueuse, des remugles de gasoil et de fluides corporels flottaient à la surface. Il sentait peu à peu ses muscles se tétaniser et déployait des efforts désespérés pour atteindre le bord de la piscine, qui s’éloignait d’autant à chaque fois. En sueur, il émergea brutalement de son sommeil, se leva et ouvrit la fenêtre de la chambre pour faire entrer l’air frais de la nuit. En contrebas, cernée par la pénombre, la piscine luisait calmement d’un bleu fluorescent, tache rectangulaire sagement délimitée par la cour carrelée. Rassuré, il allait se recoucher lorsqu’il perçut un mouvement au même endroit que la veille. C’était évident, comment n’y avait-il pas pensé plus tôt, un homme avait découvert le passage et s’y laissait enfermer pour passer tranquillement la nuit. Il s’agaça : la direction de l’hôtel ne pouvait tolérer la présence de SDF à cet endroit ! Il décida de se plaindre à la réceptionniste le lendemain matin.
Mais le lendemain, son portable ne sonna pas. Il n’avait pas désactivé le mode silence. Legendre avait des difficultés avec le numérique, mais il dissimulait ses lacunes derrière une façade de désintérêt qui lui interdisait toute possibilité de progrès. Il partit donc sans déjeuner, ce qui le rendit désagréable toute la journée, d’autant qu’il avait dû remettre à plus tard la mise au point au sujet du SDF. Le soir, la réceptionniste fut de son avis, c’était mauvais pour l’image de l’hôtel, sans compter les problèmes d’hygiène … Elle le remercia de sa vigilance et promit d’alerter la direction dès que possible.
La nuit suivante cependant, à sa grande surprise, Legendre se sentit presque délivré de voir l’homme de retour à son emplacement habituel. La négligence de la réceptionniste, ou l’inertie de la direction, lui avaient opportunément évité la honte d’une délation. Un sentiment ambivalent, entre remords et compassion, le tenaillait à présent mais que pouvait-il en faire ? Pour rien au monde il n’aurait donné de l’argent à un sans-abri. Quelque-chose à manger peut-être ? Dans son demi-sommeil il se faisait un film, lui avec ses croissants du petit-déjeuner à la main, sortant de l’hôtel, lui, encore, pénétrant dans le passage, interpellant l’homme, Hé ? Vous là-bas ? Je vous ai apporté des croissants ! Non, ridicule, décidément c’était ridicule. Au matin il s’imposa de ne plus penser à cette histoire.
De retour à l’hôtel après sa journée de travail, cherchant du regard un transat pour se reposer un peu, il tomba sur un titre du journal local abandonné là par un client de l’hôtel :
Descente de police en centre-ville
Plusieurs dizaines de sans-papiers
Érythréens et Soudanais
interpellés cette nuit
L’article évoquait leur placement immédiat en centre de rétention administrative en vue d’une procédure de renvoi dans leurs pays d’origine. Il poursuivait avec la satisfaction des riverains excédés, enfin entendus après des semaines de nuisances et de plaintes.
Accoudé sur le rebord de la piscine, longtemps il ne put détacher son regard des gouttelettes scintillantes qui tombaient une à une dans le bassin inférieur. Il suivait mentalement leur cheminement ininterrompu dans le circuit compliqué des tuyauteries et des filtres, qui les ramenait inexorablement à la surface avant de les précipiter à nouveau dans le vide.
juillet 2020