C’est à Arles, en photographiant le Rhône depuis le quai de Trinquetaille, que m’est
venue l’idée d’un cadrage perpendiculaire au cours du fleuve, à l’inverse de ce qui se
fait généralement.

Impressionnée par sa puissance et son débit juste avant le delta, j’ai tenté d’en faire une
sorte de portrait instantané, débarrassé de tout ce qui peut parasiter la compréhension
directe de sa personnalité. Comme sur une coupe stratigraphique, se superposent sur
l’image les différentes couches : le quai antique rongé par l’humidité, le cours du fleuve
traversé de reflets, de remous et de zones d’ombre qui trahissent la violence des
courants, le quartier de la Roquette sur la rive opposée, et enfin, le ciel dans la chaleur
naissante de ce matin d’été.

Deuxième expérience avec la Loire à Blois. Même cadrage en section transversale,
même format, même intuition de capter l’identité profonde du dernier grand fleuve
sauvage d’Europe, avec sa lenteur, ses bancs de sable et sa surface en miroir. Et ce fut
très vite le début d’une série : la Saône à Heuilley, la Seine à Paris …
D’autres suivront au fil des balades.

 

 

« La profondeur se cache à la surface » : on ne peut mieux dire l’épaisseur historique
de ce quai de la gare maritime de Trinquetaille, en dessous duquel dormait tout un
musée secret de sculptures, d’objets et d’épaves antiques, enfouis dans les limons
sous la garde silencieuse des silures, jusqu’à ce que les archéologues les en extraient.
C’est à cet endroit précis, juste en-dessous de nos pieds, que reposaient le fameux
buste en marbre attribué à César et le « Gaulois captif », icônes emblématiques qui
représentent bien plus que de magnifiques objets. Elles sont surtout le point émergé
d’un ensemble urbain qui regroupait au premier siècle avant notre ère un quartier
portuaire très dynamique, et probablement des équipements publics et culturels qui
n’avaient rien à envier à ceux de l’autre rive, autrement dit, de toute une histoire
commune.



Car Arelate duplex, « l’Arles double » du poète latin Ausone, est bien là sous nos yeux,
de part et d’autre du Grand Rhône. En face, le quartier de la Roquette, autrefois asile
des réfugiés politiques ou économiques, Italiens, Portugais, Espagnols, Gitans,
Marocains, Algériens. Aujourd’hui les métiers d’autrefois ont cédé la place aux touristes,
aux artistes et aux photographes, qui perpétuent à leur façon l’atmosphère bohème et
quelque peu rebelle du quartier.



Entre les deux, une des voies majeures de pénétration de la Méditerranée vers
l’Europe du nord, de celles qui permettent l’échange des matières premières, des
produits et des idées. Mais aussi un fleuve capricieux, sujet à des crues
brutales, atteint par la pollution, dont les eaux troublées et les courants puissants
charrient désormais les épaves contemporaines des activités humaines.


Le Rhône à Arles - août 2018

Blois, octobre 2018, par une belle fin d’après-midi d’automne. Après une journée bien remplie à courir d’une conférence à l’autre dans le cadre des Rendez-vous de l’Histoire - dont le thème, cette année-là, était « La puissance des images » - une petite ballade à la fraîche sur les bords de Loire s’imposait.


Ce que dit la photo, ce sont les permanences du fleuve, l’harmonie et la douceur des paysages façonnés par la géographie et l’histoire, qui en a fait une ligne de partage toujours invoquée par les météorologistes  : les bancs de sable blond et les herbiers sur lesquels s’ébattent les oiseaux, les lourds quais de pierre érigés sur chaque rive, le blanc du tuffeau et le gris de l’ardoise des habitats traditionnels. On devine à peine sur la droite l’arche d’un de ces grands ponts à l’architecture si caractéristique qui ponctuent son cours moyen.


Mais elle dit aussi la possibilité de variations subites, les couleurs qui changent au fil des heures, le danger invisible des culs de grèves, la menace toujours présente des crues. Ce jour-là, sa surface en miroir offrait un jeu de dupes : lequel, du fleuve ou du ciel, reflétait l’autre ?


La Loire à Blois- octobre 2018

C’est une des sections navigables de la Saône, où vient se greffer, à quelques
kilomètres de là, le « Canal entre Champagne et Bourgogne ». Aujourd’hui voué
essentiellement à la navigation de plaisance et aux voies vertes, il reliait au XIXe
et au
début du XXe
siècles le bassin sidérurgique de Saint Dizier au bassin du Rhin, pour son
approvisionnement en matières premières et l’acheminement des métaux finis. Cette
évolution du trafic fluvial, du transport de marchandises et de pondéreux vers l’activité
touristique, est représentative de la mutation économique de tout l'arc du Grand-Est.



Un pâle soleil d’hiver éclaire la scène : la berge est habillée de roseaux secs à peine
effleurés par le vent, le cygne prend la pose juste au bon endroit, l’inévitable carcasse
de péniche s’enfonce doucement dans la vase, l’étrave en plein milieu du cadrage, le
bandeau des branchages et des arbres se dédouble de part et d’autre de la rive
opposée.
L’harmonie des couleurs, la structuration de l’espace, l’impression d’immobilité, tout
semble avoir été placé là pour les besoins d’un académisme de bon aloi.



Il y a parfois
des clichés auxquels il est difficile de résister.


La Saône à Heuilley - février 2019

Lorsqu’on suit les voies sur berge de la Seine entre le quai de Gesvres et l’île de la Cité,
désormais rendues aux piétons et aux cyclistes, la photographie qui s’impose d’elle-même n’est pas la vue transversale. C’est la perspective des six ponts dont les piles se
superposent et s’enchevêtrent dans une élégante chorégraphie : le Pont Notre-Dame,
le Pont-au-Change, le Pont neuf, le Passage des Arts, le Pont du Carousel et le Pont
Royal.



Si le mode portrait et la stratigraphie horizontale qui caractérisent la série sont bien
respectés, l’impression générale est ici totalement différente : le métal et la pierre
dominent l’eau, la présence humaine est au premier plan. La profondeur est ici au-dessus de la surface.
Presque tous ces ouvrages ont subi, du moyen-âge au XXe
siècle, des désastres en
série : incendiés avec leurs maisons et leurs boutiques en bois, emportés par les crues, fragilisés par
les bombardements des deux guerres mondiales ou tout simplement par l’augmentation du trafic, ils ont été autant de fois reconstruits ou rénovés, permettant
l’utilisation de techniques et de matériaux nouveaux pour l’époque.
Un seul a été reconstruit « à l’identique » : le Passage des Arts, au début des années
80, dont les parapets devinrent les supports involontaires des « cadenas d’amour »
jusqu’à ce que la Ville tente, sans grand succès, de mettre fin à cette mode.



A travers la couleur gris-vert du fleuve, striée par les ombres des ponts, on devine un courant
rapide et froid, haché par un vent contraire qui dessinait ce jour-là sur la surface des
traits d’écume blanche.


La Seine à Paris - mars 2019

Chantée par Victor Hugo, peinte par Degas, Seurat, Toulouse-Lautrec et bien d’autres, la Baie de Somme est d’abord un grand site naturel, à la rencontre des eaux douces du fleuve côtier et de la Manche. Dessinée par les marées, les vents et les tempêtes, recomposée par les activités humaines, elle est en évolution constante.



Bordées de tourbières, ses eaux saumâtres offrent un habitat naturel ou un refuge à de nombreux oiseaux sédentaires et migrateurs. Ses bancs de sable abritent la première colonie de phoques veaux marins et de phoques gris de France. Des moutons de race locale et des vaches Highlands y paissent dans les prés salés, et de rares chanceux bénéficient de concessions pour récolter la salicorne.



Fréquentés depuis 650 000 ans par les premiers groupes humains, attirés par la richesse de la flore et de la faune des milieux humides, les paysages de la baie ont vu la flotte de Guillaume le Conquérant partir pour l’Angleterre. Aujourd’hui avec le réchauffement climatique, ils sont en passe de devenir un haut-lieu du tourisme de nature.



Au premier plan la slikke, épaisse couche de vasières recouvertes quotidiennement par la mer, échancrée par un petit affluent. Au-dessus, le fleuve à marée basse, dans-lequel se reflète une balise rouge qui délimite au fond le vert profond des mollières (schorre), pâturages d’exception submergés uniquement lors des grandes marées. Le cadrage met en valeur l'accord fragile, en perpétuel mouvement, entre terre et mer, entre vase et sable, entre eau et sel.



La Baie de Somme à Saint Valery, juin 2023

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