Je préfère prévenir : amateurs de noir et blanc et de compositions savamment ajustées, mieux vaut passer à autre chose. Les murs du centre historique de Naples autour de Spaccanapoli, c’est le génie de l’excès, du mouvement, du débordement, c’est le triomphe de la couleur, de la courbe, du dégradé. Le basalte prend le pas sur le tuf. C’est comme si la vie, en suspens entre le Vésuve et les Champs Phlégréens, s’y déployait avec la frénésie et l’intensité de l’urgence.
Les guides touristiques répètent à l’envi qu’ici « le sublime côtoie la décrépitude ». Mais pour le promeneur au regard sensible, la transition n’est qu’apparente entre les rues bondées et bruyantes, avec leurs peintures murales recouvertes de graffitis, de petites annonces et d’avis de décès, encombrées de poubelles débordantes, de voitures et de scooters, et les intérieurs frais et silencieux des édifices religieux et des musées. Même surcharge de motifs, même profusion de matières – ici le marbre, l’or et l’argent – même rémanence de l’image.
Comme ailleurs, il existe bien un patrimoine muséifié, documenté, restauré, conservé, proposé sur dépliant aux touristes qui débarquent par paquebots entiers sur le môle Immacolotella Vecchia. Mais le patrimoine vivant, ce peut être le rapprochement improbable d’une tête de cheval hennissant peint sur les murs d’une piazzetta avec celle de la mosaïque d’Alexandre le Grand – ou bien l’étrange parenté du portrait géant de San Gennaro avec les statues en argent du Duomo – ou encore les yeux furibards de ce Dieu impie qui sniffe une trainée d’avion avec ceux d’un vieillard sur une fresque pompéienne … Á chaque coin de rue les kitchissimes autels votifs répondent aux lourds rideaux de stuc doré retenus par des putti potelés et souriants … Même un artiste international comme Banksy adapte son humour corrosif à la religiosité ambiante.
Qui sait quelles correspondances souterraines et quels cheminements obscurs ont traversé ces images fortes, parfois vieilles de plus de deux millénaires et enfouies sous des mètres de lave et de ponces, pour se retrouver au bout des aérosols des street artists ?
juin 2019